Petite histoire du grand Everest

Par Pierre-Paul Bleau le  sous Aventures

Il est 11 h 30, le 29 mai 1953. Avec une fierté toute anglo-saxonne, Edmund Hillary tend la main à son compagnon d’expédition, Tenzing Norgay, afin de l’accueillir sur le toit du monde. Pour sa part, le Sherpa serre fougueusement entre ses bras le Néo-zélandais qui, à son tour, agrippe celui qui agite par excitation son piolet, le drapeau des Nations Unies, le drapeau de l’Inde, le drapeau népalais et l’Union Jack. Une fois que le fier Hillary capte sur pellicule ce moment historique comme preuve de leur exploit, Tenzing décide d’ensevelir les drapeaux sous la neige, car rien n’aurait pu les retenir sur ce sommet où souffle le «Mille tigres rugissants», ce vent glacial appartenant à la démesure de ce lieu qui porte le ciel.

Dès le début du 19e siècle, dans les collines indiennes du Sikkim et du Bengale, les Anglais aménagent des stations de montagne d’où la vue des sommets enneigés de l’Himalaya génère le silence contemplatif. Plus tard, au milieu de ce même siècle, dans la ville de Darjeeling, reconnue pour ses innombrables plantations de thé, exporté dans tout l’Empire britannique, les Sherpa du Khumbu, en conflit avec les marchands du Solu, peuvent travailler sous la gouverne du Népal, tout en se familiarisant avec le monde de la haute montagne qui anime les explorateurs, les botanistes, les géographes et un bon nombre de grimpeurs des Alpes venant de l’Occident.

Les sherpa débutent, dans ce que l’on appelle aujourd’hui l’himalayisme, comme simples porteurs et sont retenus pour leur robustesse, leur accoutumance à l’altitude et leur loyauté. Ils sont profondément ancrés dans la culture himalayenne, selon laquelle tous les éléments de la Nature possèdent une valeur religieuse ; des croyances et un rituel sont reliés à chacun de ses éléments et les divinités, maléfiques ou bienfaitrices, jouent un rôle fondamental dans l’ordre cosmique de cette immensité verticale qu’est l’Himalaya.

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Les sommets ont leurs dieux, les rivières également, les cols et les lacs. Tout est dans une proximité avec l’infinité et la pureté, de sorte que les Sherpa ont longtemps évité d’apprendre à s’encorder, à enfoncer des pitons tout comme à tailler des marches dans la neige. Ils croyaient ardemment que les lieux sacrés ne doivent pas être profanés, donc abîmés. Au contraire, toutes les composantes de cet endroit unique sont marquées par l’offrande et la dévotion à travers la présence constante, le long des chemins et des eaux, des autels de pierre ornés de tissus, de grains de riz, de fleurs ou de cornes de yaks.

Selon la légende des lacs Gokyo, des chamans auraient médités et seraient entrés en transe pendant de longues journées au bord de ces lacs calmes avant d’avoir la vision magique d’un monastère merveilleux entouré d’un pâturage paradisiaque émergeant des eaux. Un lieu de culte était né, et protégé. En effet, les monastères, tout comme les chorten, nichent dans les vallées afin de faire barrage contre les esprits maléfiques qui poussent les caravanes dans les torrents, contre les revenants, appelés shrindi -ces esprits qui n’ont jamais été des humains sinon des esprits malveillants-, même contre les esprits des eaux, qui peuvent ralentir le rythme d’un pèlerin ou d’un voyageur. Pour un sherpa, suivre un sentier qui s’élève, c’est aussi  s’élever spirituellement, car dans ce continent en élévation, toute pensée, toute action est en proie au surnaturel.

Passé britannique

L’Histoire raconte que Sir Georges Everest était une personnalité irascible, prétentieuse, qui avait très peu d’amis en Inde, et qui, par-dessus tout, rejetait toutes les superstitions issues de la pratique de l’hindouisme et du bouddhisme dans ces régions éloignées. C’est peut-être ce qui explique pourquoi n’a pas été enclin à accepter la suggestion du président de la Royal Geographical Society, en 1857, de nommer la plus haute montagne du monde en son honneur en reconnaissance de son apport comme grand géographe de l’Empire britannique. Ce n’est qu’un an avant sa mort, soit en 1865, que la prestigieuse société londonienne de géographie et de cartographie décide finalement de retenir son nom pour remplacer le nom tibétain de Chomolungma ou népalais de Sagarmatha.

N’en déplaise à la mémoire de ce vénérable personnage, les voyageurs occidentaux d’aujourd’hui continuent à imaginer des lignes d’ascension, à ajouter une pierre ou un bout de tissu sur les petits autels, à suivre énergiquement des pentes vers des villages qu’ils devinent à chaque col franchi. Ils sont toujours émerveillés, comme le sont les pèlerins, de recevoir les premiers rayons de soleil provenant des cimes qui éclairent la pointe du chorten du temple de Tengboche.

Mieux encore, d’un simple coup de poignet, ils déclenchent la rotation des tambours des moulins à prières, lesquels contiennent des milliers de mantras tous destinés à produire un effet sur le voyageur ou le pèlerin et sur son environnement. Dans cette autre dimension de la terre qu’est l’Himalaya, les invocations les plus puissantes sont celles qui sont murmurées à voix basse ou répétées dans sa tête. Même l’eau ou le vent actionnent les moulins à prières et font se répandre les invocations dans l’Univers. Là-bas, le son sacré, c’est le silence.

Bon voyage !