De musiques (et) du monde

Par André Roy le  sous Aventures

Dès les premières mesures, je ferme les yeux et me retrouve aussitôt en février 1989, dans le train entre Le Caire et Assouan. Les wagons s’ébranlent tranquillement, je revois les adolescents courant tout près du train pour tenter de nous vendre quelque denrée. J’entends le bruit des roues sur les rails. Je vois le paysage matinal se dérouler à travers la fenêtre rayée du wagon.

C’était mon tout premier voyage d’« aventure », et il demeure très présent à ma mémoire grâce à la musique. J’écoutais alors dans mon baladeur le prélude de l’opéra Akhnaten de Philip Glass, un compositeur dont la musique m’a suivi et me suit encore durant mes voyages. Quelques années plus tard, en traversant du Kenya à la Tanzanie, j’admirais le sommet enneigé du Kilimandjaro sur les accords d’El Greco de Vangelis. Tout récemment, j’ai vu défiler les dunes multicolores et les paysages ocre du Wadi Rum, en Jordanie, au son de Morning Phase de Beck.

La musique a sur moi l’effet que les odeurs ont chez plusieurs : elle me rappelle un moment, un endroit, un sentiment précis. La musique peut aussi devenir un voyage dans le voyage, une bulle dans la bulle, comme la mise en abîme au théâtre. Elle crée une sorte d’effet cinématographique en s’ajoutant aux milliers d’images que perçoit notre œil. Et, bien des années plus tard, elle nous permet de retrouver des souvenirs qui s’étaient quelque peu estompés. La musique veille sur notre mémoire…

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La musique peut être choisie avant le départ. Longtemps avant de partir, il m’arrive de penser à ce que je pourrais écouter et, lentement, les titres me viennent à l’esprit, inspirés par la destination. Je constate que la musique classique, les trames sonores et la musique électronique reviennent sans cesse dans mes sélections, probablement parce qu’elles nous accompagnent si bien durant les longues heures de route, d’avion ou de train entre deux étapes d’un voyage. Je pense immédiatement à Lagrimas Negras de Bedo et Cigala, et à leurs mélodies mélancoliques, écoutées en parcourant les rubans sans fin qui traversent la pampa en Argentine, ou au début de la trame d’Aguirre, la colère de Dieu, devant le Machu Picchu.

La musique peut aussi se laisser découvrir sur place. Rien ne peut remplacer des chants et de la musique traditionnelle dans un mariage en Iran, de la flûte jouée avec le nez chez les Ifugaos des Philippines, le gamelan de Java ou les tamtams des Dogons au Mali. Cette musique nous résonne dans la mémoire, même si nous n’en gardons pas un souvenir aussi vif. Que ce soit le temps d’un spectacle ou simplement pour l’avoir entendue durant un repas dans un resto ou dans un bar du coin, elle marque un moment, comme l’ont fait les rythmes de Bali Coffee Bar & Lounge, à Ubud en Indonésie.

La musique a aujourd’hui l’avantage de se faire toute petite et de tenir dans un téléphone cellulaire ou une tablette. Que de voyages j’ai faits avec des masses de cassettes ou de CD! Les temps ont changé, et en mieux.

Il faut aussi savoir se laisser bercer ou emporter par les sons ambiants, l’environnement, les paroles, les chants et les gens. Nul besoin de musique lorsqu’on entend le bruit des vagues, la psalmodie du muezzin du haut de son minaret, ou le rugissement des fauves dans la savane.

Dernier élément, mais non le moindre, ce que je n’oublierais jamais d’« emporter » en voyage, c’est le silence. Le silence est dans la musique, il peut avoir un effet aussi enveloppant que toutes les mélodies du monde, et c’est souvent la plus belle musique pour accompagner au moment où on le vit un paysage, un visage, une émotion et même tout un voyage!

par André Roy