Les porteurs du Khumbu

Par Pascal Daleau le  sous Aventures

 

Il y a un an, je parcourais la vallée du Khumbu où je pouvais admirer, une fois encore, les paysages sublimes entourant Namche Bazzar, comme les derniers rayons de soleil sur le monumental Thamserku. J’ai eu le privilège, avec deux amis dont une infirmière travaillant au Nunavik, de visiter l’hôpital de Namche sous la bienveillance de l’infirmière assurant la permanence. Bien que sobre et plutôt ancien, le matériel de l’hôpital permet d’assurer certains soins d’urgence, d’effectuer quelques mesures biochimiques et comprend, bien entendu, une infrastructure nécessaire aux accouchements sans complications. La jeune infirmière de notre groupe nous contait d’ailleurs que l’équipement dont elle dispose au Nunavik n’est pas à la hauteur de celui présent à Namche (en fait, bien qu’étant au Québec, le Nunavik est particulièrement sous-équipé en infrastructures médicales ainsi qu’en équipement de communication d’urgence…), mais revenons au Khumbu!

Parmi les éléments qui m’ont le plus marqués durant mon séjour, à part le paysage bien sûr, c’est l’un des porteurs qui nous accompagnait. Âgé d’une cinquantaine d’années, cet homme de petite taille (comme moi !) me souriait à chaque fois que nos regards se croisaient. Il portait deux sacs duffle bag sur son dos, dont le mien la plupart du temps et, comme les autres porteurs, allait toujours plus vite que nous pour que tout soit là lors de notre arrivée à destination. Les autres porteurs, nettement plus jeunes, ne manifestaient pas autant de quiétude pour accomplir leur tâche. Ce n’était pourtant pas sans souffrance qu’il montait sa charge, régulièrement obligé de se reposer sur son bâton qui lui servait de siège, le front ruisselant de transpiration. J’ai eu, par la suite, un ennui de santé en arrivant à Lobuche ; mon corps avait perdu beaucoup de liquide depuis plusieurs jours sans que je sois capable d’ingérer toute l’eau nécessaire pour le remplacer, cela s’étant terminé par une déshydratation sévère. Là encore, mon ami porteur me souriait et exprimait à travers son regard beaucoup de compassion envers moi. Je n’oublierai jamais cet homme.

Les porteurs des hautes vallées sont essentiels à notre bien-être et au développement du tourisme et de l’himalayisme, si important à l’économie du Népal, mais qui sont-ils ? Que savons-nous des conditions dans lesquelles ils vivent ? On peut même se demander si cela intéresse la masse des touristes et de grimpeurs au service desquels ils sont…

J’aimerais apporter quelques réponses à ces interrogations, tirées en bonne partie de deux articles scientifiques publiés en 2018 (dans les journaux Wilderness and Environmental Medicine et Travel Medicine and Infectious Disease).

Les porteurs de la vallée de l’Everest, dont en fait le quart sont des femmes, proviennent d’ethnies vivant pour la plupart dans des vallées plus basses du Népal, leurs villages étant généralement situés à des altitudes inférieures à 2 000 m (là où le riz peut pousser – ils sont généralement fermiers en dehors des périodes de portage). Il s’agit des ethnies Rai, Tamang, Sherpa, Chhetri et Bishwakarma. Un bon nombre d’entre eux a commencé le travail de porteur avant l’âge de 14 ans, à 11 ans pour les plus jeunes (au Népal, le tiers des enfants ont un travail). Leur activité de portage ne se limite pas au transport des bagages des trekkeurs ; ils transportent des denrées alimentaires pour les épiceries et les restaurants, les choses nécessaires aux divers commerces de la vallée et au fonctionnement des lodges et des hôtels, les matériaux de construction, etc. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, presque aucune charge n’est pesée (pour être précis, 88 % d’entre eux disent que leur charge est estimée approximativement et n’est pas pesée). Des compagnies comme Terra Ultima tentent de limiter les charges à 25 kg lors des treks par une entente avec les guides locaux mais lorsque l’on considère l’ensemble des porteurs, la charge moyenne qu’ils ont sur le dos est de 35 kg (charge habituelle au-dessus de Namche) et les charges maximales dépassent 56 kg (charge habituelle en-dessous de Namche). Certains portent parfois plus de 100 kg (le record rapporté est de 150 kg pour un homme qui pesait… 50 kg !!! Wow, il serait chez nous on en parlerait dans les journaux !). Il faut savoir que s’ils demandent parfois une « double charge », ils sont rémunérés au double, ce qui en tente plusieurs… Dans une autre étude publiée dans le journal High Altitude Medicine and Biology – en 2001, il a été montré que la charge d’un homme ou d’une femme porteur correspond en moyenne à 89 % de son propre poids. Essayons donc ça pour voir !

Les enquêtes menées dans les études mentionnées plus haut révèlent que 83 % des porteurs disent que personne ne s’inquiète pour leur santé. Les trois-quarts des porteurs savent que le mal de tête est un symptôme du mal des montagnes, mais leurs connaissances s’arrêtent généralement là, une large majorité ne sachant pas ce qu’il faut faire pour prévenir le mal de l’altitude (20 % pensent qu’il faut boire plus, ce qui n’est pas efficace pour prévenir le mal des montagnes – ceci a été démontré par plusieurs études scientifiques). Alors que l’on constate que les cas de mal aigu des montagnes (MAM) sévères diminuent parmi les trekkeurs, ils augmentent chez les porteurs… Presque tous disent qu’ils ne sont pas heureux dans ce travail et qu’ils ne seront pas engagés à nouveau s’ils disent qu’ils sont malades ; 90 % d’entre eux voudraient avoir une formation sur les maladies de l’altitude.

Ce sont 40 % des porteurs qui mentionnent avoir eu un MAM parmi lesquels 27 % ont continué à monter avec le mal de tête, des nausées et des vomissements, les autres étant redescendus à pied ou sur le dos d’un de leurs confrères. Les deux-tiers ont dit avoir été malades d’autres maladies et beaucoup ont dit avoir déjà eu très froid ; la même proportion mentionne qu’ils n’ont pas les habits convenables pour leurs conditions de travail dont, en particulier, leurs chaussures.

En résumé, les porteurs des hautes vallées népalaises ont un urgent besoin d’éducation sur l’acclimatation à l’hypoxie d’altitude, sur les maladies de l’altitude et sur les autres maladies qui les touchent lorsqu’ils sont dans la vallée du Khumbu (comme les diarrhées). La maladie est pour eux un signe de faiblesse qui compromet leur avenir de porteur. Quand on constate qu’ils sont « évacués » sur le dos d’un collègue, cela devrait amener toute la communauté des organisateurs de trek (au Népal et ailleurs) à reconsidérer leur vulnérabilité et les conditions de sécurité dans lesquelles ils évoluent. Clairement, les soins de santé doivent être améliorés pour les porteurs. De plus, les infections gastro-intestinales sont en nette croissance chez l’ensemble des touristes et travailleurs des vallées touristiques du Népal, ce qui renforce l’urgence des besoins de formation en hygiène à tous les niveaux.

Que pouvons-nous faire ? Il arrive de temps à autres que des alpinistes laissent du matériel à leurs sherpas. J’ai laissé une paire de bottes de haute altitude à Rinji l’été dernier, un sherpa que je connais depuis une dizaine d’années, mais je n’ai jamais pensé à laisser quelque chose aux porteurs. Peut-être que quelques-uns d’entre vous l’ont fait, alors bravo ! Mais il faut réfléchir à ce que nous pourrions faire de plus, tant au niveau individuel que collectif. Je nous laisse y penser…

Par Pascal Daleau, PhD

Le 23 septembre 2019